Si tout le monde sait que la cerise est composée d'une queue, d'un noyau et de pulpe, tout le monde ne sait pas qu'elle contient aussi une substance immatérielle : la question existentielle. On ne dirait pas à la voir toute rouge, gaie, rebondie, ferme, croquante, juteuse, joviale, attirante, pour tout dire exquise, on la croirait simple, juste heureuse d'être là, symbole de l'été qui revient, du plaisir sucré et du bonheur qui s'avale en une bouchée.

On ne se rend d'ailleurs pas toujours compte de son côté philosophique. Il suffit de la croquer en une bouchée, justement, pour passer à côté de la question et nager sans limite de durée dans le bonheur. Il suffit de s'enfiler la coupe de cerises distraitement, de cracher les noyaux dignement dans sa main et de jeter les queues au fur et à mesure pour passer totalement à côté. Et je dirais que c'est aussi le meilleur côté de la cerise.

Parce que quand on se rend compte de la chose existentielle, il est trop tard. En général, on s'est déjà enfilé le saladier, distraitement, et on reste seul avec nos questions. C'est quand on arrive aux dernières, celles qui étaient en dessous, un peu écrasées, un peu abîmées, qu'on fait attention à ce qu'on croque, que le problème surgit. On détecte un côté un peu pourri dans une belle cerise, énorme et attirante, on se dit : "je vais manger juste l'autre côté". On croque juste la moitié, en s'arrêtant au noyau.

Et là, on tombe sur le ver philosophique qui se tortille. Comme nos pensées mal à l'aise.

Mince. Déglutition difficile. Un vers. Damned. Ô rage, ô désespoir. Ô horreur suprême. Mais combien en ai-je mangé ??????? Mais non mais, vraiment, mince quoi, j'en ai vraiment mangé ???? Quelles sont les probabilités pour qu'il n'y ait eu qu'UN SEUL ver justement dans cette cerise ??? (et en silence, on se fait tout seul la réponse que les probabilités sont plutôt de l'ordre de 1 %, parce qu'on est optimiste dans ces cas-là)

Et on imagine toute une population de vers qui se tortillent dans son estomac, depuis trois jours qu'on mange des cerises distraitement en une bouchée. Pourtant, elles étaient bonnes, les autres cerises. Absolument pas abîmées. Comme les trois ou quatre autres qu'on ouvre fébrilement, histoire de prouver sa théorie des 1 %. Pour l'anihiler totalement, vu que 4 sur 4 cerises intactes se révèlent abriter elles aussi un ver.

J'ai eu beau me dire que j'étais bête de paniquer vu que j'avais mangé un demi-kilo de cerises, asticots inclus, et que je ne m'en étais pas portée plus mal pour autant, et que tant que je n'avais rien vu, je mangeais de bel appétit, et que d'ailleurs ça tombe presque bien vu que j'ai oublié d'acheter de la viande ces derniers jours et que du coup on était short en ration de protéines, malgré tous ces arguments d'une logique impeccable, vous ne devinerez jamais ce que mon irrationnalité a fait : j'ai jeté toutes les cerises qui restaient (genre 200 g sur le kilo du départ, ça fait un sacré poids d'asticots ingérés, ça).

Philosophiquement, démonstration est faite qu'une fois qu'on sait, on ne peut plus faire comme si on ne savait pas.

Mais cette thèse est démolie par une histoire que mon grand-père m'avait racontée quand j'étais petite et qui m'a marquée... C'est l'histoire d'un gars qui est tout content parce qu'il s'est acheté exceptionnellement 1 kilo de cerises, il est heureux comme tout. Il rentre chez lui et se réjouit à l'idée d'avoir toutes ces cerises rien que pour lui. Il prend la première, l'ouvre, et voit un ver. Il la jette. Il prend la deuxième, l'ouvre et trouve un ver. Il la jette. Il prend la troisième... bref, il en prend 10 comme ça et à chaque fois il trouve un ver. Conclusion logique : toutes les cerises ont un ver. Et qu'est-ce qu'il fait ce brave homme ? Il les jette toutes, comme une irrationnelle effarouchée ? Eh ben non, il éteint la lumière et mange toutes ses cerises dans le noir...

Bon appétit tout le monde !